D'abord, il faut bien comprendre que quand on parle de "féminisme blanc", on ne parle pas de couleur de peau. Le "féminisme blanc" est une forme de féminisme. C'est un féminisme qui ne prend qu'un seul point de vue et déclare qu'il a tout compris au féminisme. En général ça va avec une bonne dose de leçons de morale distribuées à tort et à travers.

 

C'est aussi ce qu'on peut appeler le féminisme non-intersectionnel.

 

Il y a de nombreux plans d'inégalités dans notre société : on peut être homme ou femme, blanc ou noir, riche ou pauvre, malade ou en bonne santé, en situation de handicap ou valide, cis-genre ou transgenre... Mais tous ces plans ne sont pas séparés, ils se chevauchent. On peut être un homme noir riche, une femme trans blanche, etc. Il y aura toujours des situations dans lesquelles on appartient au groupe dominant et d'autres situations où on appartient au groupe dominé. Il y a des inégalités qui pèsent moins lourd que d'autres. Par exemple il existe des inégalités entre personnes correspondant aux canons de beauté actuelles (= "belles") et personnes n'y correspondant pas (="laides"). Mais quand on est un homme cis hétéro blanc et riche, on peut se permettre sans trop de problème d'être "laid". D'autant que pour un homme la "beauté" est considérée comme moins importante qu'elle ne l'est pour les femmes. Trump en est un bon exemple (bon, lui en plus il se paye le luxe d'être con, y'a pas de justice ma bonne dame).

 

Là où je veux en venir, c'est que le "féminisme blanc" est un féminisme qui ne prend en compte qu'un seul plan, sans prendre les autres en compte. On se retrouve donc souvent avec des femmes qui se disent féministes, mais tombent en plein dans le colonialisme et le classisme, par exemple. Cela mène souvent à minimiser voir à invisibiliser les points de vue des femmes noires ou pauvres, à leur donner des leçons qu'elles ne peuvent ou ne veulent pas suivre pour des raisons tout à fait valides, mais qu'on ne les laisse pas exprimer. Bref, cela mène à défendre seulement les femmes qui appartiennent au même groupe que soi-même. Elisabeth Badinter en est un bon exemple. Son féminisme ne prend que le point de vue des femmes blanches et riches. Elle laisse sur le côté toutes les autres et pense son expérience universelle. Ce n'est pas le cas. 

 

Le féminisme blanc est toxique car il participe à la silenciation d'autres groupes marginalisés et ce n'est pas acceptable.

 

Le féminisme intersectionnel est une tentative pour prendre en compte toutes les données des problèmes que nous rencontrons. C'est la forme de féminisme que j'essaye de pratiquer au maximum. Cela demande un grand travail d'apprentissage et d'éducation car cela veut dire qu'il faut se renseigner sur les problématiques racistes, transphobes, homophobes, grossophobes, classistes, capacitistes (=inégalités frappant les personnes malades ou en situation de handicap), etc. Cela demande une certaine humilité car il faut parfois savoir se retirer pour écouter les premier.e.s concerné.e.s et leur faire 100% confiance, même si on ne comprend pas, même si on ne peut pas s'identifier. Ca veut dire accepter que même en faisant partie d'un groupe dominé, il y a quand même des expériences qu'on ne connaît pas. En tant que femme cis blanche, je n'ai jamais eu à vivre les expériences particulières liées à la transmisogynie (=la haine envers les femmes trans) ou au terrible combo misogynie+racisme. Je ne peux donc pas considérer que mon expérience personnelle de la féminité et du patriarcat est universelle et peut valoir pour toutes les femmes du monde. Si je veux avoir un point de vue plus complet, il faut que j'écoute des femmes trans, des femmes noires, des femmes asiatiques, des femmes voilées, des femmes lesbiennes, etc. Que je les écoute et que j'accepte que leur expérience soit différente de la mienne et tout aussi valide. Que j'accepte aussi le fait que certaines choses que j'ai pu dire ou faire ont pu être blessantes pour certains types de population.

 

Par exemple il y a peu j'ai "liké" une image qui circule beaucoup dans laquelle on peut lire "imaginez une candidate à la présidence des USA qui serait ouvertement raciste, qui aurait fait faillite de multiples fois" bref, vous voyez le topo, avec en conclusion le fait que jamais une telle candidate ne serait allée aussi loin que Trump (encore lui ! Pourtant je vous jure que je ne fais pas de fixette sur lui !). Le message était intéressant et juste. Pour l'illustrer on voyait Trump grimé en femme. Le but était de le ridiculiser, de faire rire. Je n'y ai pas accordé plus d'attention que cela.

Quelques jours plus tard, Sophie Labelle, qui fait la merveilleuse BD "Assignée garçon" (allez voir ce qu'elle fait, c'est formidable), expliquait qu'à chaque fois qu'on riait d'un homme déguisé en femme, une fille/femme trans avait un peu plus peur de sortir du placard.

C'est vrai, nous utilisons le ressort du travestissement comme effet comique sans jamais y réfléchir. Homme habillé en femme = ridicule = drôle. De manière immédiate, sans réflexion. A quel point cela doit-il être terrifiant, pour des personnes que le monde extérieur identifie comme masculines, de se dire qu'elles ont envie de mettre des robes ? D'être féminines ? Quel courage faut-il à une petite fille trans pour aller à l'école habillée avec des vêtements féminins, dans un monde où homme + habits de femme = ridicule ?

 

Le message était féministe en lui-même, mais l'image rajoutée était transphobe. Pas volontairement transphobe, j'en suis persuadée, mais que ce soit volontaire ou non, l'image reposait sur des mécanismes qui font activement du mal aux femmes trans. Le féminisme intersectionnel essaye de réfléchir à ces mécanismes d'oppression pour ne laisser aucune femme derrière, pour donner voie au chapître à toutes et pour ne pas, en promouvant un message positif pour certaines, enfoncer encore un peu plus certaines autres.