Si vous avez déjà lu certains de mes posts, vous avez dû tomber sur le mot non-binaire… C’est bien joli, mais en fait… C’est quoi, « binaire » ? (Et non, ça n’a rien à voir avec les 10 types de gens : ceux qui connaissent le binaire, et ceux qui ne le connaissent pas ^^ )

 

Beaucoup de gens pensent que le genre, c’est un interrupteur qui est soit sur « on », soit sur « off » : soit homme, soit femme (je vous laisse choisir lequel est le « on » et lequel est le « off » ^^). Que l’on soit cis ou trans, il faudrait toujours être homme ou femme. Or ce n’est pas ce qui se passe dans la réalité. Le genre, plus qu’un interrupteur, est plutôt un prisme, un espace sur lequel on se place et dans lequel on se déplace (j’ai déjà plus ou moins évoqué ce concept pour ce qui est de la sexualité dans mon billet A pour Aces).

 

Dans cet espace, on peut tout à fait se considérer comme homme ou femme, ou bien être genderfluid, par exemple, c'est-à-dire osciller entre le pôle masculin et le pôle féminin, ou encore être agenre (ne pas avoir de genre, être neutre), ou androgyne (les deux à la fois) ou encore beaucoup d'autres choses, ou encore refuser toute étiquette. Le genre étant une construction sociale, on peut très bien préférer exprimer son individualité en-dehors de cases qui peuvent sembler contraignantes ou dans lesquelles on n’arrive pas à s’identifier?

 

 

[3615 MAVIE / on] J’ai moi-même vécu pendant très longtemps en refusant ma féminité à cause de beaucoup de choses, et notamment parce que je ne me reconnaissais pas dans ce que je voyais du rôle accordé aux femmes (sauf que je n’arrivais pas à mettre le doigt dessus, bien sûr). Je n’arrivais jamais ou presque à me projeter dans des personnages féminins, je ne me reconnaissais nulle part. Je n’étais pourtant pas un garçon non plus, même si certains jours je pensais que ma vie aurait peut-être été plus simple si je l’avais été (mais justement je sentais bien que je n’en étais pas un). En devenant féministe, j’ai compris que j’étais bien une femme, mais que le traitement réservé à mon genre était tellement oppressant que j’avais inconsciemment refusé d’y rentrer pendant des années. C’est à ce moment-là que j’ai appris à accepter ma féminité et à la créer telle que je la désirais, à créer la femme que je voulais être.  [3615 MAVIE / off]

 

 

Une comparaison que j’utilise parfois, pour le genre, est celle-ci : quand on naît, on nous attribue un terrain et une maison, sans nous connaître. Pour certain.e.s, le terrain et la maison vont très bien convenir. I.El.le.s vont s’y installer clef en main, pas de problème. Pour d’autres, en arrivant dans la maison, i.el.l.e.s vont faire des travaux, ajouter une pièce ici, casser un mur là, faire pousser des lys au lieu de roses, etc. (c’est un peu comme ça que je vois mon expérience). D’autres vont arriver et juste, la maison ne va pas, mais alors pas du tout. Donc ils doivent tout détruire, puis tout reconstruire à leur goût, que ce soit une maison d’un autre type, ou une yourte, ou une cabane dans les arbres… Et puis d’autres préfèrent carrément se barrer de là et passer leur vie en voyage ! Et finalement ça ne regarde personne d’autre que soi, tout ça.

 

Tout cela pour dire que ce n’est pas parce qu’on est, par exemple, une femme qui aime les hommes, et qu’en cela on est assez binaire (et qu'en plus on vit dans une société qui valide cette impression en effaçant l'existence de tout ce qui ne correspond pas à cette idée toute-faite) qu’il faut croire qu’on vit dans un monde qui est, lui, dans son ensemble, uniquement binaire. La réalité est bien plus nuancée que cela.

 

D’ailleurs il y a des sociétés qui reconnaissent beaucoup plus de genres que nos deux pauvres petits genres, ou qui, en tout cas, n’attribuent pas forcément les genres en fonction des parties génitales ! Chez les natifs américains, avant l’arrivée des colons, par exemple, il existait 5 genres différents, et toutes les tribus reconnaissaient l’existence des « two-spirit », terme aujourd’hui encore utilisé par les natifs pour désigner leur communauté LGBT. Les enfants étaient traités de manière neutre, sans genre pré-attribué.

Certaines légendes indiennes (d’Inde, cette fois) mentionnent des créatures mythiques androgynes ou hermaphrodites, et l’existence de plus de deux genres est reconnue dès le 8e siècle avant J.C. Même si le système reste globalement binaire, il existe des hijras, qui sont, pour simplifier, des femmes transgenres (c’est un rôle social qui implique d’adopter les habits et attitudes d’une femme, mais qui impose également de passer par certains rituels, impliquant notamment la castration). En Inde toujours, les Sikhs rejettent toute inégalité de caste, de tribu ou de genre, et traite tout le monde absolument pareil. Leur divinité n’a pas de genre du tout.

D’autres sociétés comme le brézil ou le japon restent également binaires, mais attribuent la masculinité à certaines attitudes, et tout ce qui ne correspond pas à ces attitudes est dès lors non masculin…

Et ce ne sont que quelques exemples parmi une multitude d’autres. (Allez voir la page wikipédia en anglais, il y a tout plein de liens et de trucs intéressants à explorer sur la question, consultez la biblio, une vraie mine ! https://en.wikipedia.org/wiki/Gender_systems#Native_American )

Notre définition culturelle du genre comme binaire n’est pas plus naturelle que les autres, pas plus évidente. Sur cette notion je vous conseille de lire Anne Fausto-sterling,  Corps en tous genres. La dualité des sexes à l'épreuve de la science, éditions La Découverte. (Vous pouvez trouver un article dessus ici, par exemple : http://www.slate.fr/tribune/82891/biologie-sexes-genres-fausto-sterling et un résumé là, chez Crêpe Georgette, un autre super site féministe : http://www.crepegeorgette.com/2014/03/23/fausto-sterling-cinq-sexes/ )

 

 

Alors, pourquoi c’est important de se rendre compte que la non-binarité n’est ni une menace ni une déviance, ni une maladie ou que sais-je, et pourquoi adopter à bras ouverts ce concept ? Le problème de la binarité, c’est qu’on entre très vite dans un système d’opposition (et effectivement force est de constater que, par exemple, dans notre société occidentale binaire, un groupe (les hommes) s’est retrouver à opprimer l’autre (les femmes)). Je pense qu’en acceptant qu’il n’y a pas qu’homme OU femme, nous nous rendrons compte que le genre n’est pas un champ de bataille les deux camps sont opposés. Accepter qu’il existe d’autres possibilités, c’est refuser la guerre, refuser la violence, et je pense sincèrement que ça permettrait à tout le monde d’être vachement mieux dans ses baskets. Quand on est dans un espace avec des pôles plutôt que dans de petites cases préremplies, on a beaucoup plus de place pour s’exprimer en tant qu’individu. On peut plus facilement bouger, se déplacer, tenter des choses, quitte à revenir plus tard à notre point de départ parce que finalement c’est là où on était le mieux. Et si on n'a pas envie de bouger du départ, aucun problème, personne ne nous y force ! Quand on est dans une petite boîte et qu’on veut regarder ailleurs, on tombe de la boîte, et bon courage si un jour vous voulez y revenir ! (Mais je parlerai de la Manbox une autre fois !)

 Et puis aussi tout simplement parce que, qu’on le veuille ou non, les personnes non-binaires existent, il est totalement ridicule et malveillant de nier leur existence alors qu’elles sont sous notre nez, qu’elles s’expriment, qu’elles racontent leur vie et leurs expériences. Il est temps d’ouvrir un peu les yeux, de sortir le nez de notre petit nombril cisgenre et de voir le monde tel qu’il est, dans toute sa merveilleuse diversité.

 

Oh, et si un jour vous rencontrez quelqu'un.e qui vous dit qu'i.el.l.e est d'un genre X ou Y et que vous ne savez pas ce que c'est ou que vous ne comprenez pas ou que vous vous dites "mais qu'est-ce qu'ils vont inventer les jeunes de nos jours", au lieu de commencer à lui expliquer que non, son genre n'existe pas, commencez par vous demander ce que ça vous enlève d'accepter cette personne telle qu'elle est, telle qu'elle se présente à vous. La réponse est simple : rien. Absolument rien. Parce qu'en fait, au fond, c'est son problème, à i.el.l.e, et pas à vous.