« Bonjour Madame !
-Bonjour ! »
Bon, c’est bon la caisse est ouverte, je peux poser mes affaires. Grands sourires échangés puis la caissière revient à sa conversation avec sa collègue. Il y a toujours du bruit dans un magasin, alors elles doivent parler un peu fort pour s’entendre, et puis bon, il n’y a plus grand monde alors elles se sentent sans doute déjà un peu seules au monde. Ca ne me dérange pas d’être au milieu, après tout leur métier est suffisamment pénible sans qu’en plus elles s’empêchent de discuter ! Mais bon, c’est inévitable, j’entends ce qu’elles se racontent.
« Mais attends tu fais combien ? (C’est « ma » caissière qui parle).
-68 !
-Pour combien ?
-1m68 ! Tu te rends compte ?
-Oh, ça va quand même !
-Non mais à un moment je faisais 72 quoi ! J’étais gonflée de partout !
-Oui, bon, c’est à surveiller, quoi, parce que bon après on se transforme en bibendum ! Hahaha !
-Oh ben oui c’est affreux et puis bon imagine ! J’avais pris 3 kg quoi ! Si je prends comme ça je vais finir par peser 100 kgs ! »
 
Je vous épargne les mimiques qui allaient avec tout ça. Autant vous dire que je ne souris plus. Plus du tout. Je paye, mais avant de partir, je dis quand même un petit quelque chose, histoire, peut-être, de leur ouvrir les yeux. Histoire, aussi, de ne pas fermer ma gueule une fois de plus sur ce petit crachat que je me suis prise au coin du nez.
« Sinon, vous savez, je ne dis pas ça contre vous, je me doute que vous ne vouliez pas être méchante, mais je fais 90 kgs et je n’estime pas être un bibendum. Faites attention à ce que vous dites devant les gens. » (En vrai, je dois être plus proche des 85 actuellement, mais bref on s’en fout). Je ne suis pas en colère. J’ai parlé calmement et poliment, alors que j’avais envie de les interrompre au milieu de leur conversation pour leur fourrer mes patates douces dans la bouche. Au moins comme ça elles auraient arrêté de parler.
« Oh c’est bon je parlais à ma collègue !
-Oui, mais devant moi !
-Oh ça va, j’ai des filles qui sont plus fortes que vous, et elles sont pas malades ! »
 
Je suis partie.
 
C’est quoi, leur problème, aux gens, pour accepter de présenter des excuses quand ils ont merdé ? Je n’étais pas en train de la menacer, je n’ai pas dit que je voulais voir son patron, je n’ai pas hurlé, je lui ai juste dit qu’elle avait fait un impair. Si elle avait dit que fallait pas trop bronzer sinon on devenait noir et qu’on ressemblait à un chimpanzé et que j’avais été Noire, elle se serait sentie mal, elle aurait sans doute présenté des excuses. En fait elle n’aurait jamais dit un truc pareil. Pas devant les gens.
Mais les gros, c’est pas grave, les gros, ils ferment leur gueule, personne les aime et puis ils puent, c’est bien connu.
 
Je ne suis pas un bibendum, je suis un être humain. Quand je faisais 100 kgs j’étais aussi un être humain. Quand je faisais 125 kgs j’étais aussi un être humain. J’ai vu un reportage sur un homme qui pesait plus de 250 kgs, et c’était aussi un être humain. Je ne suis pas une marionnette de caoutchouc destinée à faire rire les enfants, qu’on peut montrer du doigt et humilier, je suis un être humain et j’avais le droit d’être attristée et de faire remarquer que ses paroles étaient insultantes. Insultantes pour toute personne au-dessus des 68 kgs. C'est-à-dire pour une majorité de la population féminine.
 
Et puis l’argument des filles « plus fortes » que moi. Oui parce que quitte à refuser de présenter des excuses, on apporte des arguments pour bien montrer que c’est l’autre qui a tort. Déjà je ne suis pas forte, je suis grosse, merci bien. Ma force n’a rien à voir dans l’affaire, ou alors je serais Madame Hulk. Appelons un chat, un chat. Et ensuite l’argument de la fille grosse, du pote gros, ça vous fait pas un peu penser à l’argument de l’ami Noir ? Moi ça m’y fait penser quand même vachement… Et surtout, ses filles, je m’en cogne ! J’étais en train de lui dire qu’elle m’avait blessée. Non, en fait je lui disais plutôt qu’elle risquait de blesser quelqu’un un jour en parlant comme ça devant tout le monde. Et c’est vrai. A tenir ce genre de propos devant les clients, un jour, il y en a un ou une qui va aller gueuler chez ses patrons. Dans la salle de pause, quand elle est seule avec sa collègue, elle peut lui dire ce qu’elle veut, je ne l’entends pas, je m’en fous. Mais si elle est devant moi et que je lui dis que son discours est blessant, au lieu de se défendre de manière agressive (en sous-entendant quand même que je suis malade), en quoi c’est difficile d’essayer de prendre en compte ce que je dis et, au moins, de s’excuser pour avoir tenu ces propos ? Je ne lui demande même pas de le penser, je lui demande juste de le dire.
 
D’aucun me diront qu’elle était « trop conne ». Mais non. C’est un problème bien plus grave et répandu. C’est une attitude que je retrouve partout, tout le temps. On met quelqu’un devant une faute qu’il a commise et là on a droit à mille réponses, mille arguments de « c’est pas moi » à « non mais faut pas tout mal prendre », tout, sauf un tout simple : « je suis désolé de t’avoir fait du mal, ce n’était pas mon intention ». Est-ce que c’est si compliqué ? Plutôt que de remettre systématiquement l’autre en cause, quand on blesse quelqu’un, la première réaction ne doit-elle pas être de s’excuser ?
 
Quand j’étais petite, je faisais de la balançoire et mon cousin, qui devait avoir trois ou quatre ans, s’est précipité vers moi. Je n’ai rien pu faire, je l’ai heurté de plein fouet. Il n’aurait pas dû s’approcher de la balançoire comme ça, c’était dangereux, il le savait, mais ma première réaction a été de m’excuser, parce que je lui avais fait mal. Bien involontairement, mais mal quand même. Et après j’ai eu une discussion avec lui pour lui réexpliquer qu’il ne fallait pas courir vers la balançoire et qu’il devait attendre que je sois arrêtée.
 
Les excuses sont un moyen pour que la société tourne. Les personnes lésées ont besoin de les entendre, et bien souvent c’est tout ce qu’elles veulent. Ca permet d’avoir l’espoir que l’autre, peut-être, réfléchira à ce qu’il a dit, à pourquoi ça ne passe pas, à pourquoi il ne fallait pas dire les choses de cette manière, à ce moment, devant telle personne. Ca permet aussi de pardonner. Mon pardon, je le donne extrêmement facilement, mais encore faut-il qu’on me le demande ! Je me retrouve bloquée à ne pas pouvoir accorder mon pardon à certaines personnes notamment parce qu’elles ne me l’ont jamais demandé, tout simplement ! Et quand ça ne va pas, je ne suis pas du genre à attendre passivement que l’autre s’excuse. J’estime que si je suis blessée, c’est aussi à moi de le montrer, voire de l’expliquer, car les gens ne sont pas télépathes et ne peuvent pas tout savoir tout seuls. Et même comme ça on me refuse encore des excuses.
 
En quoi c’est difficile de présenter des excuses quand on fait du mal ? En quoi c’est si difficile de reconnaître qu’on a fait de la merde, même sans le vouloir ? Pourquoi c’est une attitude qu’on retrouve partout, aussi bien chez les gens éduqués que chez les gens peu éduqués, et même chez des gens que j’apprécie, qui sont par ailleurs gentils et capables d’empathie ?
 
J’ai remarqué que pour obtenir les excuses dont j’ai besoin pour continuer de faire avancer la relation (avec des amis par exemple, ou avec des collègues, ou avec n’importe qui), il faut jouer la carte du « non mais tu pouvais pas savoir ». Là, une fois déchargés du poids de la faute, les gens veulent bien s’excuser. Normal, l’excuse n’a pas plus de poids que la faute, or, la faute était inévitable puisqu’ils ne POUVAIENT PAS savoir. Mais 90% du temps (pour être gentille), si, ils pouvaient savoir. Dans notre société, on peut savoir que les gens ont ou ont eu des problèmes de poids et n’ont pas envie de s’entendre déshumanisés et réduits à l’état de bonhomme en bouts de pneus. On peut savoir qu’une femme ne va pas rire d’une blague sexiste sur le viol ou sur la réification d’une autre femme ou d’elle-même. On peut savoir qu’un propos raciste peut heurter. On peut savoir que traiter quelqu’un d’autiste, c’est aussi dégueulasse que de traiter quelqu’un de triso (plus personne ne fait ça, alors pourquoi c’est acceptable pour l’autisme ? ». Tu pouvais savoir, mais c’est pas grave, j’ai besoin d’excuses pour te pardonner et reprendre où on en était, alors j’accepte tes excuses vides de sens, j’accepte que tu ne te poses pas de question, j’accepte que tu m’aies réduite à la nécessité de considérer ma propre blessure comme inéluctable et « pas si grave », j’accepte la possibilité que tu recommences, j’accepte que tu trouves que je surréagis.
 
Quand quelqu’un nous fait remarquer, calmement, que ce qu’on dit est blessant, c’est quand même un peu plus intelligent de se retourner sur soi-même et de s’interroger sur ce qu’on a dit, ce qu’on voulait dire et les implications des mots, que de retourner le couteau dans la plaie en disant à la personne blessée de bien vouloir gentiment fermer sa gueule. Parce que la personne blessée, elle avait tous les droits de te hurler dessus et là elle a préféré essayer de t’éduquer, te faire prendre conscience d’un truc, pour, peut-être que tu essayes d’être un être humain avec un peu plus d’empathie, un peu plus conscient de ce que tu dis, et des conséquences de tes paroles.
 
Et au pire, même si tu ne le penses pas, mets ta fierté de côté deux secondes ! Est-ce que tu seras blessé aussi durement de dire « je suis désolé » que cette personne l’a été par tes propos ? J’en doute. J’en doute fort. Soit cette personne tu ne la reverras jamais et tu t’en fous, tu peux bien présenter des excuses ça ne te demandera aucun effort, soit c’est quelqu’un qui compte pour toi et dans ce cas comment peux-tu justifier à tes propres yeux de ne pas lui accorder ce dont elle a besoin ? Quitte à en rediscuter plus tard pour éclaircir le problème, mieux comprendre, t’expliquer, ou essayer de comprendre pourquoi tel point est si sensible chez cette personne ?
 
Non, il n’y a pas de surréaction, la plupart du temps quand les gens sont blessés, c’est pour d’excellentes raisons, alors au lieu de sortir la carte de l’hystérie, des règles, de l’hypersensibilité, dites-vous déjà que tout le monde n’a pas VOTRE référentiel. Le référentiel, il change d’une personne à une autre. Quelqu’un va facilement avoir mal à la tête, un autre aura facilement mal au ventre, d’autres n’ont jamais mal nulle part. Ca ne rend pas le mal de tête ou le mal de ventre moins valides, et si celui qui n’a jamais mal nulle part vient me foutre un amical coup de coude dans les côtes et que ça me fait mal, c’est à lui de ne plus le faire. Pas à moi de ne plus avoir mal, parce que c’est impossible.
 
Je ne suis pas un bibendum.